Toujours en Inde pour finir mon repérage, j'ai cet après midi décidé de profiter un peu de Delhi, ville que nous avions assez peu visité et ayant pour l'instant surtout servi de camp de base. L'escapade commença tranquillement à bord d'un taxi Ambassador, voiture au look craquant et désuet, anciennement utilisée par tous les officiels de l'état. Ma première réflexion d'occidental perverti fut de me dire que si j'arrivais à organiser une filière d'importation clandestine pour ce type de véhicule très bon marché jusqu'en France, je pourrais faire fortune en les revendant un prix d'or à la jeunesse dorée qui gravite tout l'été entre Biarritz et Hossegor et qui s'entiche immédiatement de tous les moyens de locomotion vaguement décalés, vintages, pas pratiques et hors de prix. La ballade se poursuivit ensuite en cyclopousse. Ma seconde réflexion d'occidental apeuré fut de penser qu'on est bien peu de chose ma pauvre dame assis sur 20 kilos de métaux divers et rouillés et 5 kilos de bois certes peint de la plus joyeuse des façons (les indiens cultivent un goût charmant pour les couleurs vives) mais tout de même diablement vermoulus et lancés à 2,7 km/heure au milieu du trafic de New Delhi. Il y'a un trait d'humour autochtone qui dit que conduire dans cette ville nécessite trois éléments : "good horn, good breaks and good luck". Dans ce pays au mysticisme insondable, je me dis que c'était ma divine punition pour m'être laissé aller à exprimer mes plus anciens penchants coloniaux et ainsi à emprunter un moyen de transport pour lequel un homme de deux fois mon âge et de la moitié de mon poids devait pédaler sous 40° …Arrivé à destination, je sautai au sol, vérifiai que je possédais encore tous mes membres, m’étonnai que ce soit le cas et partis faire un tour en direction des principaux monuments de la ville.
Dire que l’Inde est un pays de contrastes c’est à coup sûr enfoncer des portes grandes ouvertes. Ne serait-ce qu’entre l’aspect « organisé » du quartier administratif de New Delhi et le Bazar de Old Delhi, on navigue sur des planètes différentes. Je déambulais donc au milieu des temples et des mosquées durant quelques heures et rentrai à l’hôtel empli de cette sérénité et de ce surplus de karma qui, si l’on en croit les récits de voyageurs, frappent de plein fouet tous ceux qui s’aventurent à parcourir ce pays. C’est ainsi que tous les ans, des hordes de touristes venus de continents en perte de spiritualité et débarquant avec appareil photos numériques, caméscopes, treillis d’aventuriers de supermarchés et bobs à fleurs rentrent à la maison, un point rouge au milieu du front, le regard perdu semblant contempler un ailleurs lointain où danse leur surmoi, de l’encens plein les bananes accrochées à la taille par-dessus le sari en lançant à la cantonade des : « ma chérie tu n’as même pas idée à quel point ce pays m’a transformééééééé !!! » avant de partir dans une danse singeant les acteurs de Bollywood … Et je dois bien dire que moi-même, en franchissant la porte de ma chambre, j’étais à deux doigts de sombrer du côté obscur et d’entonner une série de « Ôm » cathartiques.
C’est alors que, assis devant la télé, je suis tombé sur un reportage peu en relation avec mon expérience précédente. Même au pays de la vache sacrée, la traçabilité de la viande bovine est aujourd’hui, comme partout dans le monde, un enjeu sanitaire majeur. En inde, sur les paquets de bœuf surgelé, vous pouvez désormais trouver le nom du charmant animal que vous allez mettre dans votre assiette. Cela permet de faire les présentations : « Alice je te présente Fred, charmant bœuf qui s’est plier en quatre pour que ton repas soit bon, Fred je te présente Alice, une jeune fille très affamée qui va te faire ta fête … ». Mais le progrès ne s’arrête pas là. On trouve également un code sous le nom du bestiau. En allant sur le site internet du producteur et en tapant le code vous pouvez obtenir … taratata, roulement de tambours … des photos de l’animal vivant avant la boucherie !!! Des clichés où on le voit gambader et brouter ! Imparable si vous voulez traumatiser vos enfants et avoir le calme : « vous voyez les petits, vous vouliez manger un hamburger ce soir. Et bien dans votre assiette c’est ce joli bœuf au regard joyeux et farceur, qui jadis courait gaiement avec ses petits camarades, qui gît entre deux tranches de pain. Bien sur, Alfredo (oui je ne vois pas pourquoi un bœuf n’aurait pas le droit de s’appeler Alfredo) était trop gros pour rentrer en une seule fois. Il a donc fallu le hacher menu et le compresser violemment avant de le faire tenir dans un si petit volume. Regardez sur les photos comme il était gros avant … ».
Je ne suis pas végétarien et je ne compte pas le devenir. Mais force est de le reconnaître, au pays de la vache sacrée, les choses changent J.